Quel(s) visage(s) pour Sherlock Holmes ?
L’illustration policière comme relecture du texte
Lorsque les nouvelles policières d’Arthur Conan Doyle mettant en scène Sherlock Holmes furent publiées initialement dans le magazine The Strand, entre 1891 et 1904, elles étaient accompagnées d’illustrations originales, qui ont façonné notre vision du détective. Ces illustrations fournissent un exemple manifeste de la façon dont l’image fait davantage qu’accompagner le texte et en propose une interprétation particulière.
Comment lire ces images ?
Dans un premier temps, on remarque que les illustrations, réalisées par Sidney Paget, visent à intégrer les textes dans un cadre spécifiquement victorien dont l’idéologie transparaît très clairement.
Par exemple, la représentation des personnages féminins confrontés à une menace de nature souvent masculine, ou bien la manière dont les illustrations s’inspirent de la phrénologie [1] sont autant de signes que les images viennent renforcer le conformisme idéologique d’un genre, le récit policier, fondé sur la lutte contre le désordre social.
Par ailleurs, les représentations de la ville et de la campagne correspondent également à l’idée selon laquelle la mission civilisatrice victorienne devait aboutir à la domestication d’un monde extérieur par nature hostile. Cependant, certains traits particuliers comme la stylisation du visage de Holmes, ou sa ressemblance physique avec son ennemi juré le Professeur Moriarty, apportent une certaine ambigüité à cette représentation considérée sous l’angle de son conformisme social.
C’est ainsi que, dans un second temps, il apparait que les illustrations de Paget ne visent pas seulement à représenter la victoire de la civilisation sur le mal mais également le doute porté sur ce discours typiquement victorien.
Par exemple, les illustrations ne représentent jamais la violence criminelle, phénomène qui peut s’interpréter soit comme le résultat d’une censure sociale sur cette représentation, soit comme l’impossibilité d’identifier et d’éradiquer le mal au cœur de la société. Cet aspect se rapporte également à l’utilisation de couleurs sombres qui rendent les portraits des criminels indistincts, comme s’il était impossible de les cerner, et de les neutraliser définitivement.
Au final, les illustrations de Sidney Paget peuvent se lire dans un contexte d’ambivalence fin de siècle véhiculant des doutes profonds sur les valeurs morales et la notion même d’identité sociale.
C’est ce qui ressort notamment des images représentant Holmes déguisé pour tromper ses ennemis : dans ces illustrations Holmes grimé n’est absolument pas reconnaissable par le lecteur, signe supplémentaire soit de son habileté soit d’une incertitude fondamentale sur l’identité, véhiculée par les textes.
Un résumé conçu par Christophe Gelly, maître de conférences au département d’Anglais de l’UBP et membre du Centre de Recherche sur les Littératures et la Sociopétique (CELIS)
Référence de l’article
- Cahiers Victoriens et Edouardiens, n° 73, avril 2011, pp. 107-130
Publié le 14 octobre 2011
[1] Théorie qui, au XIXe siècle, postulait que le caractère criminel d’un individu était lisible sur les traits de son visage
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Pour en savoir plus ... :
Sur l’œuvre de Conan Doyle :
The Hound of the Baskervilles : Histoire, fantasme et genèse de la narration policière, in Crime fictions—Subverted codes and new structures, François Gallix et Vanessa Guignery (dirs.), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2004, pp. 11-22
http://sillagescritiques.revues.org/1419
Le Chien des Baskerville : Poétique du roman policier chez Conan Doyle, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, collection Champ Anglophone, 2005, 205 pages, ISBN 2-7297-0761-1,
http://presses.univ-lyon2.fr/rubrique.php3?q=node/68&id_product=3










